Greenwashing / Ecoblanchiment : chapitre 2


Voilà donc l’épisode II.  Dans le premier, je m’en prenais à la terre entière et aux immondes sociétés capitalistes sur la base de ce que j’avais lu dans les journaux mais, comme on n’est d’autant plus pertinent que lorsqu’on parle d’un sujet que l’on connait, je vais de ce pas mordre la main qui me nourrit et vous parler d’un très beau domaine de  greenwashing :  l’aéronautique.

Je commence par répondre à la critique que je vais avoir 40 fois en bas de cet article. Comment puis-je critiquer aussi vertement la profession qui me fait vivre depuis 10 ans et pour laquelle j’ai vibré dans ma jeunesse, dès mes premiers pas sur le porte-avions Clémenceau (merci, papa !) ? Pour trois raisons :

  • je n’aime pas quand on manipule les gens, surtout les salariés de sa propre entreprise (teaser pour l’épisode III)
  • je n’ai rien contre l’avion comme concept théorique, je trouve que c’est un magnifique objet technique et je n’en nie pas les bienfaits de communication entre les peuples (pas comme les armes, les 4×4 urbains ou l’air conditionné) et je suis persuadé qu’avec des efforts et  des années, on doit pouvoir faire dans  l’avion vert (peut-être seulement dans 100 ans..)  mais en attendant, je n’ai pas de problème à diviser le trafic mondial par 100 et me faire licencier si ça sauve la planète …, ce qui m’énerve, c’est qu’on ne fasse rien en se drapant dans la vertu.
  • je n’ai pas le courage de démissionner et de mettre en phase mes convictions et mon quotidien (voilà, c’est dit), d’autant que mon travail est riche humainement et intellectuellement

Donc, je disais, la guerre de la com écolo, épisode II (au premier épisode, le père s’aperçoit que son fils est vivant et que la force est en lui, mais qu’il va falloir aller le sortir des prisons vietnamiennes grâce au colonel mais c’est pas grave parce qu’il a récupéré l’anneau précieux mais comme l’arche d’Alliance est enterrée quelque part en Egypte… enfin, un truc dans ce genre, faudrait que je le relise, je me perds tout le temps dans les sagas) : le monde aéronautique lave plus blanc

Commençons par regarder un chiffre largement relayé (voir plus bas, l’article sur l’IATA) : la contribution de l’aviation civile aux émissions de gaz à effet de serre est de 2%.  C’est marqué partout dans le monde aéronautique, dans les aéroports, chez tous les participants du cycle de fabrication d’un produit aéronautique, sur internet, dans Le Monde, dans L’Usine Nouvelle, quand takeiteasyjet vous vend de la compensation carbone, etc… (forcément puisqu’un bon lobby, ca noyaute l’information).  Pas énorme me direz-vous, c’est rien ! Sauf que…

  • Omission permanente classique du greenwashing : on mélange ici CO2 avec gaz à effet de serre (inclus Nox, méthane, etc…) alors que justement une combustion génère plus que du CO2
  • Les scientifiques du GIEC attribuent un effet de levier (j’aime bien ce mot depuis que je regarde un peu ce que font les banquiers…) au fait que les émissions soient faites en haute altitude (combinaison de plusieurs facteurs : dans une atmosphère raréfiée, les gaz restent plus longtemps et la vapeur d’eau générée par les moteurs crée des cirrus en haute altitude qui piège la réverbération du rayonnement solaire sur le sol et intensifie le réchauffement).  Ils ne sont pas sûrs du chiffre mais la contribution réelle serait, à l’échelle mondiale d’entre 3 et 7% (entre 4,7% et 11,6% pour l’UE seule).
  • Le secteur aérien est dans le monde la source d’émissions de gaz à effet de serre qui connaît la croissance la plus rapide, ce qui nécessite de faire un peu plus attention à elle qu’aux autres
  • Enfin, mais là je pousse un peu car un secteur ne prend jamais en compte toutes ces contingences que ce soit l’automobile, l’agriculture, etc… en lançant ce chiffre, on passe allègrement (comme tout ce que fait Claude) sous silence les émissions de gaz à effet de serre liées à la fabrication, la maintenance et le recyclage des avions. Quand on voit que sur une voiture 20% de son bilan carbone est dans sa fabrication par rapport à ses émissions sur 120 000kms (source : magazine Terra Eco), imaginez un peu le bilan carbone de la production d’un avion avec des pièces aéronautiques venant de part le monde pour construire un machin de 261 tonnes (A380) ! En fait, c’est comme les marchands de machine à laver qui vous disent que la lessive ou la vaisselle à la main, ça consomme plus d’eau qu’une machine et que l’électricité c’est nucléaire donc propre (autre débat). Ils vous donnent pas le coût écolo de production-acheminement des pièces-assemblage-recyclage. Bon, sur ce point, tout le monde fait pareil, donc ça discute

Ceci étant dit, voilà comment on se fait lessiver (d’où la comparaison avec la machine à laver, c’est quand même bien fait).

Je commence cette semaine par le pré-shampooing, de chez IATA (association qui promeut les intérêts du transport aérien) : celle-ci a créé un site Enviro.Aero (oh le joli nom) avec des messages publicitaires illustrés de fleurs et de papillons également diffusés dans de grands journaux internationaux avec un slogan “Vision plus claire, ciels plus propres”.  Le but :  nous expliquer pourquoi l’avion c’est propre. Ca commence par la rubrique Faits et chiffres (ouah, ca pète, ca c’est concret, scientifique, rationnel). Alors bouclez-vos ceintures, on approche une zone de turbulence. Ca commence par le classique ”je n’émets que ça” avec les fameux 2% évoqués ci-dessus.  On continue ensuite avec du “oui mais euhh les autres, euhh, ils sont pire…” avec un comparatif par rapport à l’agriculture puis au sein des transports avec la voiture. Bel exemple élève IATA de dénonciation de camarades, ca vous empêche pas de faire vos devoirs. Me copierez cent fois “je pollue, tu pollues..”. On continue avec un argument fabuleux ultra scientifique : “80% des émissions de gaz à effet de serre de l’aviation proviennent de vols passagers de plus de 1500 km, soit une distance pour laquelle il n’y a pas d’alternative pratique à l’avion” . Alors là, chapeau, j’ai le droit de polluer puisque je peux pas faire autrement. Ça, c’est convaincant et responsable. Suis un paragraphe où ils montrent qu’ils arrêtent pas de s’améliorer, bien sûr sans préciser que si on fait des avions qui consomment moins depuis 30 ans, c’est surtout pour gagner du pognon…Au passage, on a le droit à du “Depuis 15 ans, les émissions d’oxydes d’azote (NOx) des moteurs d’avion ont progressivement diminué de 50%” alors que les NOx n’étaient pas comptabilisés en négatif au début (ah c’est marrant ça..) du “De nos jours, environ 73 millions de tonnes de CO2 sont émises inutilement chaque année dans le monde du fait des inefficacités de l’infrastructure aérienne” (j’me tire une balle dans le pied, c’est gratuit..). Vient ensuite l’argument massue “oui mais si on nous limite, le PIB boit la tasse” avec moultes indicateurs montrant le poids du transport aérien en dollars, emplois, certifié par des rapports payés par l’IATA (technique classique mais ça marche toujours).  Borloo qui nous promet 600 000 emplois de plus avec le Grenelle a pas du tout comprendre, ni Obama d’ailleurs dans son discours sur les greentech : l’écologie tue l’emploi, c’est l’IATA qui vous le dit. Mais le plus beau reste à venir, trou d’air attention, les avantages sociaux : Le transport aérien contribue à l’amélioration du niveau de vie et à la réduction de la pauvreté, par exemple du fait du tourisme et Seul le réseau de transport aérien peut fournir de l’aide humanitaire et d’urgence immédiate partout dans le monde. Là, chapeau, faut le faire. Il est vrai que 99% du traffic aérien mondial doit surement être lié à l’aide humanitaire donc diminuer les vols, c’est tuer Médecins Sans Frontières et puis c’est sûr que taxer le vol du touriste lambda ou les 6000 euros de billet buisness France-USA, le paysan africain va s’en alarmer immédiatement…  ca, c’est pour le chapitre Faits.

Ensuite viennent les solutions : les réductions d’émission liées à la fabrication des avions (je passe sur le chapitre qui dit parle d’économie sur la fabrication des avions, j’en parlerai dans l’épisode III),  les changements liés à la gestion aérienne (navigation autonome) et discrètement placé à côté des solutions mais suffisamment bien placé pour attirer les journalistes : les biocarburants .

J’ai déjà dit ce que j’en pensais mais largumentaire IATA même s’il a pris en compte depuis peu les problèmes induits par les carburants de première génération vaut son pesant de caouétes et bien salées : c’est une entourloupe incroyable. En effet, dans la première partie sur les faits et chiffres, on vous parle émission de gaz à effet de serre, bilan carbone et là on passe à produit de substitution du pétrole sans comparer du tout les émissions de carbone d’un agrocarburant et celle du pétrole !!

Ca commence par une phrase géniale “Il est clair que la dépendance de notre industrie envers les combustibles fossiles n’est pas durable”. Le mot durable est ici utilisé au sens de non pérenne / cher au lieu de écologiquement viable.  Superbe ! On poursuit avec du “Des recherches en rapide expansion montrent que les biocarburants de nouvelle génération peuvent être une source d’énergie viable pour l’aviation” soit un “j’ai pas de chiffre à vous donner, on sait pas trop, y’a un mec à l’Ifremer qui fait pousser des algues dans un bocal mais ça pousse vite dans le bocal , euhh c’est en rapide expansion, j’veux dire”

Je vous laisse lire le reste de l’article et tordons le cou tout de suite à l’argumentaire :

  • l’argument consistant à dire que l’huile de Jatropha n’étant pas comestible et se cultivant pas en zone aride, elle n’entre pas en concurrence avec la production alimentaire est fallacieux. Toute production terrestre est en concurrence avec l’alimentaire. Si on pouvait planter les zones arides avec des plantes aussi facilement, on le ferait depuis longtemps pour fixer les sols, fournir du fourrage à des bêtes, etc.. (voir exemple du Mali, d’Israel, des hauts plateaux andins) puisque typiquement ces zones arides sont des régions pauvres. De plus, les “zones arides” disponibles en surface sont faibles (on ne plante pas dans le Sahara quand même) alors que les besoins en surface pour alimenter l’aéronautique seraient de 150 millions d’hectare (calcul fait en considérant 200 millions de tonnes de kero consommés par an et un rendement énérgétique de l’ordre de celui du colza soit 1t/ha, ce qui est prouvé aujourd’hui). On oublie les ordres de grandeur encore une fois, base pourtant d’un raisonnement scientifique… Même avec une cible de 10% d’agrocarburants, 140 000km2 de zones non concurrentes avec l’activité humaine actuelle à trouver, bon courage, .. Si vous voulez en savoir plus sur l’illusion des agrocarburants, ici (je sais Raph, c’est encore du Jancovici…)
  • Sur les algues (le fameux argument du progrès futur, cher à Claude Allègre), la Belgique faisant 30 000 km2, ca supposerait un rendement des algues à hauteur de 50t/ha contre 2t/ha pour les plantes à meilleur rendement aujourd’hui, félicitations…
  • Si on prend le cycle complet de fabrication d’un litre d’agrocarburant (culture de la plante avec intrants dérivés du pétrole associés, transformation en huile puis en carburant) même  en comptant en négatif l’absorption de CO2 pendant sa vie, on est dans le pire ! En effet, un arbre capte 360 kgs de CO2 pendant 20 ans ce qui correspond à ce qu’émet un A320 en parcourant 12 km et on veut nous faire croire qu’un champ d’algues grand comme la Belgique va compenser les émissions de l’aéronautique entière !  Magique ! Alors, à la fin, on nous dit que Boeing et le WWF ont signé une charte qui stipule que “tout biocarburant durable doit être aussi performant ou plus performant qu’un combustible basé sur le kérosène mais avec un cycle de vie de carbone plus court.” Plus court mais de combien ? et quand ?

Bon, pour finir, sachez que l’IATA a fini deuxième au Worst Lobby Award 2008, prix qui récompense à Bruxelles les groupes de pression les plus cyniques qui officient dans les couloirs de la commission et du parlement (voir la page About du site pour la liste des ONGs qui le gèrent).

Extrait du site Wrost lobby

Extrait du site Wrost lobby

Le lobbying a en tous les cas en partie porté ses fruits puisqu’en juillet 2008, les députés européens ont adopté une minime réduction de 3% à 5% du plafond d’émissions des compagnies aériennes applicable à partir de 2012 seulement !!) allouant ainsi gratuitement à ce secteur d’activité quelque 85% des permis de polluer contre les entreprises d’autres secteurs..

Bon, ça c’est du marketing institutionnel donc on peut comprendre mais vous allez voir semaine prochaine que le shampooing, ça marche aussi au sein des sociétés, envers ses propres salariés, qui pourtant sont plus au fait des réalités… to be continued…

5 réponses à Greenwashing / Ecoblanchiment : chapitre 2

  1. Raf dit :

    Tiens les deux pubs navrantes dont tu parlais l’autre jour pour ton prochain article sur le Greenwashing:
    http://www.youtube.com/watch?v=zUuLjmnM3Zw et http://www.youtube.com/watch?v=SnZJHcjQFxc

  2. Romain dit :

    Je te trouve de plus en plus drôle en lisant tes articles (pas sur le contenu bien sur mais sur la forme)

  3. [...] métaphore du mot lavement, ne nous égarons pas…) d’une entreprise aéronautique (voir épisode 2) mais trois sentiments m’ont fait changer d’avis. Tout d’abord les scrupules [...]

  4. [...] “Mais tu travailles pas pour un fabricant d’avions ?”. Bon, là, d’accord, rien à dire.. bien que j’ai déjà un peu répondu là. [...]

  5. [...] Greenwashing / Ecoblanchiment : chapitre 2 C'est marqué partout dans le monde aéronautique, dans les aéroports, chez tous les participants du cycle de fabrication d'un produit aéronautique, sur internet, dans Le Monde, dans L'Usine Nouvelle, quand takeiteasyjet vous vend de la … Mais le plus beau reste à venir, trou d'air attention, les avantages sociaux : Le transport aérien contribue à l'amélioration du niveau de vie et à la réduction de la pauvreté, par exemple du fait du tourisme et Seul le réseau de … [...]

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