Journalisme et démocratie populaire


Dans l’avalanche de mails que je reçois des différentes AMAPs où nous sommes inscrits, un lien vers un article du Figaro (ne le dites pas trop fort) m’a permis d’assister à un joyeux moment de démocratie populaire que je m’en vais vous narrer…

L’article du Canard Dassault (c’est pas de moi mais j’aime bien) était profondément polémique (le thème : les légumes bio ne s’avèrent pas meilleurs pour la santé que les autres et le titre fameux : “Les bénéfices du «bio» en question“). Je vous laisse lire l’article en cliquant sur le lien.  Je le trouve remarquable (il était cité en première page du journal !) à plus d’un titre.

On commence avant même l’introduction, dans la rubrique : “Sciences” (ça, ça en jette, même l’article de The Guardian – lien plus bas – sur la même étude et autrement plus fouillé ne se met pas dans cette rubrique). On annonce la couleur dans l’introduction (“les produits issus de l’agriculture biologique ne seraient pas meilleurs pour la santé”) mais avec déjà une très légère et rapide petite phrase de dédouanement (“Ces résultats ne tiennent pas toutefois pas compte de la présence, ou non, de résidus de pesticides dans l’alimentation”) soit en gros nous avons estimé l’impact sur la santé des armes à feu excepté l’impact de ce pourquoi elles sont faites : lorsqu’on appuie sur la gâchette…

On envoie ensuite le char Dassault avec nom d’organisme à rallonge.  Je ne critique pas l’American Journal of Clinical Nutrition, je n’y connais rien mais j’aime bien ces noms claaaaaaaaasses dans les articles. De plus et a priori (voir ci-dessous le “a priori”), l’étude a été vertement critiquée, voir The Guardian (enfin le lien) qui présente notamment que des éléments comme le beta-carotène, 53% supérieurs dans le bio ont été écartés de la synthèse de résultats sans explication, synthèse élaborée à partir de 55 études seulement sur 162. Le journal médical anglais The Lancet a lui aussi considéré la synthèse de qualité douteuse. Tout ça avant l’article du figaro…

La journaliste aurait donc pu trouver ces sources critiques toute seule, mais non, surement pas le temps donc autant y aller Franco (très char et Dassault lui aussi d’ailleurs). L’article continue  donc avec tentative d’unanimité (résultats identiques des 2 côtés de la Manche avec citation de l’Afssa, reconnue pour ses prises de position humanistes, sur les OGM notamment).

On tente ensuite de  se raccrocher à un des fondements du journalisme : les citations d’experts. Et là le choix : la journaliste va chercher  un représentant du bio et lequel un “transformateur”, un industriel, ….alors que, comme dit au-dessus, plusieurs scientifiques se sont déjà exprimés sur le sujet si la journaliste avait fouillé. Mais c’est pour asséner immédiatement en face de la judicieuse remarque sur la non prise en compte des pesticides que les taux de résidus des dits pesticides dans le non-bio sont de toute façon sous les limites maximales et donc “a priori” (génial, ce a priori, qui signifie discrètement “j’en sais rien mais surtout j’ai pas le temps de creuser”) “sans danger pour le consommateur“. Et là, attention malgré les précautions et le a priori, Dassault final sur le bio, une conclusion scientifique et cartésienne (trompettes, tambour…) : “La différence entre bio et non-bio reste donc très relative, même sur ce critère”. BRAVO ! Superbe coup franc enroulé sous la barre, le public est à terre, le non bio a gagné et c’est clairement démontré. On passe sous silence les dommages causés à l’environnement, les contenus en métaux des légumes (cadmium),  la stérilisation des terres, la pollution des rivières, la destruction de la faune, l’irradiation post-cueillette des légumes (beau sujet celui-là dont on nous parle pas), la question du goût (bon d’accord discutable sur du bio.. mais quand même), et on  en est donc à 2-0 mais il faut finir le travail, l’ennemi pourrait encore se relever. On lance donc l’infanterie chargée d’achever les blessés. On se drape alors dans la rigueur numérique une nouvelle fois (“Reste à savoir si les consommateurs vont continuer à payer en moyenne 25 % plus cher”, chiffre à ranger dans la catégorie “out of the chapeau”) mais c’est pour vite piétiner l’ennemi à gros sabots avec un magistral et scientifique “mais parfois beaucoup plus” (là, on est dans le top du journaliste que même Germaine au comptoir du coin, elle aurait pas fait mieux)

Figaro 3 – bio 0, on sonne la fin du match…

Mon avis importe peu même si je le donne un peu au fur et à mesure de ce billet, vous le verrez (je suis chez moi, je fais ce que je veux) mais ce qui m’a plus marqué que le manque de travail du journaliste, c’est que justement cette faiblesse d’argumentaire et ce caractère arbitraire et polémique a permis un déferlement de commentaires jubilatoires où les bioxtrémistes affrontait les pro-Allègre (sans le progrès, on ne serait rien..) avec pas moins de 175 commentaires émis à la date de ce jour (162 15 jours après l’article soit au 15/08)

Florilège (j’ai laissé les fautes d’orthographe) :

- “Je me suis nourri durant 35 ans avec des aliments d’origine “BIO” et malgré plusieurs interventions chirurgicales et un IDM , je suis en bonne forme à 77 ans . Mais,si l’agriculture bio se trouve infestée par un environnement OGM , il est évident qu’elle perdra de son efficacité” Là, c’est carré (y’a des chiffres comme 35 et 77), construit, pas hors-sujet du tout, bien focalisé sur un seul sujet sans rien mélanger…

- “En attendant que tous les hommes bénéficient de l’agriculture Bio, il est vain comme on le constate dans de nombreux commentaires, d’opposer avec sectarisme deux formes de production qui doivent se compléter. Plutôt que de rejeter en bloc l’agriculture conventionnelle, il vaudrait mieux apprendre à trier dans cette production pour éliminer un bas de gamme qui ne respecte ni la terre, ni l’environnement et pas plus le producteur que le consommateur Trier le bas de gamme, vlà la solution.. Tiens je vais en parler à Carrouff la prochaine fois. Un peu d’aide sur la méthodologie siouplait ?

- “l’agriculture bio n’est pas un progrès mais un recul technologique et nutritionel, le seul élément défendable est dans les précautions concernant l’usage de certains pestcides . Agriculture bio ou pas, la bouillie bordelaise demeure indispensable pour cultiver pommes de terre tomates et autres. Là aussi beau mélange de tout et rien mais vu d’en face… Moi, j’aime beaucoup (je verrais bien une loi imposant la bouillie bordelaise partout…)

- “ecrire que les produits bio ne presentent pas d avantage, hors l absence de pesticides, c est aussi tordu qu ecrire qu il n y a pas de difference entre les grands et les petits, hormis la taille” là, attention, on rentre dans la critique du sérieux journalistique, c’est pas bien.

- “nombre “d’adeptes du bio” comme ils se définissent (ne dit-on pas adepte d’une secte…) ont peur de la chimie, de la génétique, des ondes électromagnétiques, des nanotechnologies, du nucléaire…ils ont même peur de leurs voisins non-bio.  Ils en souffrent forcement car qui craint de souffrir souffre de ce qu’il craint! Est-ce la modernité qui les empoisonne ou tout simplement ces nombreuses craintes qu’ils se mettent en tête et qui finissent par les empoisonner pour de bon? Ah, celui-là, je l’aime bien. Fais confiance au progrès, mon ami, il veille sur toi et ne veut que ton bien. Et puis, c’est connu un mec qui bouffe bio, c’est forcément un sectaire acariâtre, asocial et enfermé dans son placard..

- Est-ce qu’on a fait une étude pour savoir quel est le salaire des personnes qui mangent “bio” ? Ce n’est pas la caissière ni l’employé ni l’ouvrier ni les familles nombreuses qui peuvent en tout cas se le permettre (ce qui est mon cas). La nourriture n’est pas qu’une question de choix éthique c’est aussi une question d’argent. Là, c’est le coup de l’argent, assez classique mais sensible. Un bon débat celui-là, à lier avec celui sur les besoins, que je vais surement lancer un jour (voir aussi contribution énergie climat, faut’il compenser le surcoût pour les gens ? Teaser pour un prochain article, hé, hé..)

- si on y réfléchit, 1 produit non “traité” abrite des “locataires…de toute sorte” est-ce vraiment recommandé de les ingérer? Demain, dans le Figaro, “Hospitalisé pour avoir mangé une limace !”

- Franchement mort de rire : les pauvres bobos bios qui nous expliquaient doctement que nous nous empoisonnions….. Pour ça comme pour le reste : les pesticides, engrais, etc coûtent cher…. Et donc les agriculteurs ont toujours intérêt à en employer le moins possible. Et pan sur les idées reçues ! Ca marche bien, le char Dassault, une pincée de cynisme, une étude non vérifiée, des sources partielles et hop, voilà un convaincu et puis bien fait pour ces sales bobos !

- Cet article n’est pas digne d’un journal sérieux comme le Figaro, car il témoigne d’une méconnaissance absolue des principes du bio. Comment ! Qu’est ce ki j’apprends ! Ti as essayé dé mé rouler, Figaro ! Aie, aie, aie..La vérité ! La presse elle mi dis pas la vérité ?

et pour finir, mon préféré :

- “Bien-sûr le bio en lui-même n’est pas une garantie de santé. Chacun doit trouver l’équilibre alimentaire qui lui convient et ceci de façon dynamique : on doit s’adapter à notre environnement, aux saisons et à notre condition personnelle. Le bio ne garantit pas l’absence d’erreur. L’alcoolisme à base de vin bio a les mêmes répercussions individuelles et sociales. Mais l’alcoolisme est certainement plus rare dans le monde du bio, chez des personnes qui font attention à l’excès de stress et qui, souvent, consomment moins de viande (qui pousse à boire du vin) et plus de protéines végétales” Sans commentaire

Bref, tout ça pour dire que c’est compliqué (ouahh la sagesse), que lire un article vous prend décidément 4h quel que soit le sujet (le temps qu’il m’a fallu pour croiser toutes les sources et lire les commentaires), que le clou est définitivement planté sur le fait qu’on peut vraiment lire/écouter n’importe quoi dans les médias (la concurrence des gratuits poussant à limiter les articles de fond pour de la reprise AFP rapide) et pour dire que la démocratie participative, ben c’est pas évident à gérer… (bon courage Ségo).

Ce que je retiens cependant, c’est qu’Internet permet un véritable progrès dans le débat puisqu’il permet la réaction, l’opposition, le soutien et par là même “à la fin” si tant est qu’il puisse en avoir une, une certaine synthèse. Je trouve à cet égard que des sites comme Rue 89 (et hop re-teaser vers mon futur article sur la CCE, hé, hé) avec son fonctionnement par notation des commentaires d’internautes, liens vers les sources dans les articles y compris vers la concurrence (Figaro, Le Monde, Libé parfois tous cités dans un même article), proposition d’articles connexes à lire sur le sujet,  sélection par le journaliste des meilleurs commentaires sur son article (exemple ici sur un sujet, en tout 130 réactions et le journaliste en a sélectionné 5), articles rédigés par des “non-journalistes” invités. Le tout permet d’avoir un meilleur accès à l’information à mon sens et un accès partagé, Internet semblant donc un progrès à la fois pour le journaliste (amené à revenir sur son ouvrage et se positionner par rapport aux critiques) que pour le lecteur

Enfin, pour vous donner un ptit avis supplémentaire sur la question (de toute façon, vous m’écoutez plus, vous avez déjà dû partir en croisade dans un camp ou l’autre),  je ne suis pas franchement pour le bio si c’est pour qu’il s’insère dans le champ (ah , ah) consumériste : fabrication de poivrons dans le désert en Israël, en asséchant le Jourdain, sous serre sur lit de fibre de noix de coco sans voir la terre, alimenté par goutte à goutte électronique, expédié en Europe, vendu à Carrefour (ben oui, c’est ça qu’on achète).  Le légume de pépé fait avec la bouillie perso et vendue/donnée aux voisins sans label me plait plus. Sachant qu’on est en excédent de bouffe et de production (surplus qui noie nos enfants dans les saloperies et les Africains dans la dépendance au cours internationaux), il me semblerait pas mal de se calmer un peu et de reprendre un peu le rythme de la terre, label ou pas label. Et pour ceux que les pesticides laissent de marbre, je recopie un extrait d’un article du Monde du 18/07/09  (p18, Titre: “Les victimes des pesticides s’organisent pour faire reconnaître leurs maladies”)

“Agriculteur en Alsace, Patrick fait partie de ces repentis (note de bibi: repentis des pesticides). Il a toujours utilisé les pesticides parce qu’on lui a “appris à le faire à ‘école” mais le regrette depuis qu’il a développé la maladie de Parkinson à 35 ans. “On nous disait que les pesticides n’étaient pas nocifs alors on les pulvérisait en short en en chemise… Un jour, un tuyau a éclaté et j’ai été douché aux désherbants à l’intérieur de la cabine de mon tracteur. J’ai dû être hospitalisé après une forte fièvre. Huit ans plus tard, les tremblements ont commencé. J’estime que j’ai été empoisonné mais la Mutualité sociale agricole refuse d’établir un lien entre les 2 évènements et de reconnaitre qu’il s’agit d’une maladie professionnelle“.

L’article poursuit en indiquant qu’une étude de l’Inserm a démontré que le risque de survenue de Parkinson double chez les agriculteurs utilisant des pesticides. Ils ont aussi fait une étude sur le lymphome où le processus de cancérisation débute par un échange de matériel génétique dit translocation, entre les chromosomes 14 et 18 (je copie ici, j’ai rien compris à ce que j’ai lu, rassurez-vous… ou pas). Le sang des 128 agriculteurs suivis par l’Inserm présentait une fréquence de cellules transloquées pouvant être jusqu’à 1000 fois supérieure à la normale”

Alors finalement, c’est comme tout le temps, y’a une équipe qui gagne 3-0 le jour J mais c’est surement celui qui gagne dans le temps et qui a le plus d’étoiles sur le maillot qui est dans le vrai (bon Ok, j’ai pas trouvé mieux que l’analogie footballistique mais vu la foule qui lit mon blog, je me dois d’être popu)… Rendez-vous quand on aura 70 ans. On dit en ce moment “Pépé a connu le DDT et l’amiante”, on nous dira probablement Papy a connu les pesticides, le bisphénol et le formaldéhyde”.. (vous pouvez à loisir ajouter les antennes relais, les OGM, les particules fines  selon vos convictions)

2 réponses à Journalisme et démocratie populaire

  1. Raf dit :

    Bon je m’abstiens de commenter cet article parce que sinon tu vas me dire que je me sens obligé de commenter tous tes articles … ah merde trop tard … bon ben alors puisque je suis là, j’en profite quand même.

    Sur le fait que des journaux aussi recommendables que le Figaaaaaaroooooo (à prononcer à la Jean d’Ormesson je vous prie) racontent ou plutôt relaient des âneries, c’est malheureusement devenu monnaie courante. Il y a clairement un effet sensationnaliste qui est recherché.
    Sur le bio, le souci c’est qu’on trouve de tout en bio, par exemple en plein hiver des tomates sans goût qui viennent du Maroc à grand renfort de CO2, élevées sous serre et qu’on cueille avant maturité. Mais bon comme y a pas de pesticides, c’est bio donc c’est bien. Je suis d’accord avec toi, au bio, je préfère le “local, de saison et cultivé sans pesticides dans des conditions sociales décentes”. Et là, rien qu’au goût, on voit la différence et il n’y a à mon avis pas trop de doute sur ses bienfaits pour la santé. Mieux encore et ça revient à la mode, les potagers personnels ou collectifs (même dans les villes, ça vaudrait un article d’ailleurs).
    Plutôt que de discuter des errements du Canard Dassault en particulier et de la presse en général, une question plus intéressante à mon sens et qui revient régulièrement dans les débats sur le bio: le bio peut-il nourrir le Monde? Je te laisse plancher, je ramasse les copies dans 4 heures.

  2. Romain dit :

    5 étoiles, c’est du bon.
    Pour info, je veux bien acheter Bio mais la dernière fois les 6 oeufs étaient à 3,5 euros… A ce prix là, comment en justifier l’achat? et est-ce que c’est déjà pas trop mal d’aller vers un Label Rouge?… ou alors les labels c’est vraiment nul (et je ne parle pas de “Produit de l’année” qui booste les ventes de 25% mais s’obtient sur dépôt de dossier payant) ou autant prendre de la MDD (oh la la encore pire, je m’enfonce!)

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